Le sujet
Portraits individuels, photographies de groupe et vues des ateliers sont des scènes régulièrement fixées par les photographes de la manufacture de Sèvres au XIXe siècle. Compte tenu des contraintes de la prise de vue en cette période des prémices de la photographie, s’agissant de la luminosité nécessaire et du temps de pose, les lieux lumineux sont privilégiés, les sujets (objets ou personnes) sont placés avec soin et le cadre peut être scénarisé ou agrémenté d’un fond, comme c’est le cas pour cette photographie manifestement prise en extérieur sur le site de l’ancienne manufacture à Sèvres. Si toutes les photographies ne nous sont malheureusement pas parvenues accompagnées de leur légende, celle-ci est annotée au crayon dans ses marges. Un visage peut alors être mis sur un nom.
Ainsi, sont présents, au premier rang, de gauche à droite : Dirat, Leroy, Trager, Bonnuit ; au deuxième rang de gauche à droite : Charpentier (avec un chapeau), P. Richard, Fontaine, Bernard Pline, Martinet ; au troisième rang, de gauche à droite : Goddé, Doré, Tristan ; au quatrième rang, de gauche à droite : Polyclès Langlois, Rejoux, Merigot, Gérard.
Ce sont autant de noms qui trouvent écho dans les archives administratives de la manufacture, en particulier avec les « dossiers de carrière » nominatifs du personnel (série Ob pour le XIXe siècle, série 58W pour le XXe siècle), plus ou moins riches de documents et d’informations, et dans les registres de travaux des ateliers (série Vj’ par exemple pour les travaux des peintres, doreurs et brunisseurs). Toutes les fonctions exercées au sein de l’établissement y sont représentées, et ce quel que soit le statut de la personne et quelle que soit l’activité exercée, que celle-ci résulte de l’activité de production pure, qu’elle intervienne en soutien à cette production ou encore qu’elle soit en lien avec l’activité administrative de l’établissement ou en rapport avec le musée.
Le contexte
La pratique de la photographie par un petit groupe d’amateurs est attestée à Sèvres à partir des années 1850. Elle s’organise autour de plusieurs personnalités de la manufacture et du musée : Victor Regnault, administrateur, Louis Robert, chimiste, chef des ateliers de peinture puis directeur de la manufacture et Denis Désiré Riocreux, peintre puis conservateur des collections du musée. Sous leur impulsion combinée, la photographie y acquiert une place grandissante et la création d’un atelier photographique est demandée officiellement en 1863. Si l’existence de ce laboratoire photographique a été chaotique et, semble-t-il, sans recourir à une professionnalisation particulière, la production photographique a néanmoins été relativement prolifique et régulière jusqu’à aujourd’hui et révélatrice d’une certaine maîtrise technique.
Un lien étroit se tisse aux premiers temps du medium photographique entre atelier des peintres, connaissance en chimie et pratique de la photographie, que ce soit par les hommes qui ont pratiqué et porté cette activité, par les compétences mises en œuvre, par ce que peut apporter ce nouveau medium (représentation de la réalité à des fins de reproduction sur les porcelaines, conservation de l’image d’une pièce produite par la manufacture et destinée à être vendue ou conservation de l’image d’un objet du musée) ou encore par le rattachement hiérarchique administratif de l’atelier photographique. Cette proximité rejoint parfaitement la relation complexe qui se construit alors entre la photographie et la peinture, entre rivalité et complémentarité.
L’auteur
Nombreux sont les clichés aujourd’hui anonymes, ne pouvant être attribués à un auteur en particulier. Le fonds photographique de Sèvres ne fait pas exception. La configuration de l’activité photographique au sein de la manufacture renforce cette difficulté puisqu’il semble assez indéniable que plusieurs personnes aient pratiqué la photographie, en particulier au sein de l’atelier des peintres, mais en restant anonymes. Parmi ceux dont l’activité photographique nous est connue, Achille Bonnuit, doreur décorateur, est présent sur la photographie. Celle-ci est anonyme dans le fonds conservé à Sèvres mais elle a pu lui être attribuée grâce à deux autres exemplaires de ce même cliché présents dans les collections du musée d’Orsay (numéros d’inventaire PHO 1984 73 52 et PHO 1984 73 53). Achille Bonnuit est l’auteur de portraits (individuels ou de groupe) et de scènes de genre, immortalisant la vie des ateliers de la manufacture, leurs membres ainsi que leurs familles.
La technique
L’utilisation de papier albuminé pour la réalisation de tirages photographiques est le fait de Louis Désiré Blanquart-Evrard au milieu du XIXe siècle. Ce procédé consiste à enduire une feuille de papier d’une couche d'albumine transparente produite à partir du blanc d’œuf, à la laisser sécher puis à la sensibiliser par flottaison dans une solution de nitrate d’argent. À la différence du papier salé, l’introduction d’une couche « imperméable » rendant le papier plus lisse permet que l’image se fixe à la surface du papier, et non plus en profondeur dans ses fibres, donnant ainsi à l’image davantage de finesse, de contraste et de densité. Le tirage est ensuite réalisé par mise en contact direct avec un négatif photographique exposé à la lumière, puis viré et fixé. Ce type de papier est dit à noircissement direct. Le papier étant très fin, il est collé sur un carton après séchage complet.
La collection
Le medium photographique fait son apparition dans les collections en 1852, date d’enregistrement à l’inventaire des collections de la première photographie, celle du portrait du prince Louis-Napoléon, Président de la République, par Gustave Le Gray (cote F.§1er.1852.N°1).
Ce tirage photographique est conservé au sein des collections de la bibliothèque de la manufacture. Il provient du don Diéterle reçu en 1975.